Gustave (de) Kervern était à Brest pour présenter Mammuth, son dernier film co-réalisé avec Benoît Delépine, et dans lequel jouent Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Isabelle Adjani, Anna Mouglalis, Benoït Poelvoorde…
SdS : Gustave, vous retrouvez toute votre équipe ?
GK : Non, pas exactement. Il y a des nouveaux. J’aime bien que mes films soient une espèce de repère de pirates… on invite tous les gens qu’on connait, et ceux qu’on connait pas, et ceux qu’on aime bien, ceux qui sont un peu dingues. On essaie de tous les rencontrer.
SdS : Et ils se greffent à l’équipe sans aucun problème ?
GK : Entre dingues, on s’entend bien, tu sais…
SdS : C’est ce qui vous rapprochent ?
GK : Oui, forcément, attends… (rires).
SdS : Comment s’est passé le tournage avec Gérard Depardieu ?
GK : Faut reconnaître que c’est un des derniers dingues de ce métier. Y’a pas plus tard qu’un mois ou deux, il a mis un parpaing dans une Mercedes qui était garée en face de chez lui… Ca reste quand même un gars qui fait des trucs anormaux. C’est bien. Ca reste un mythe, mais un mythe qu’on aime bien. C’est pas seulement lié à son travail de comédien, même s’il a fait des films cultes. C’est aussi le personnage, l’homme, le mec qui aime bien le vin, qui pète les plombs… un peu comme Isabelle Adjani, en fait. C’est une immense comédienne, mais c’est pas vraiment pour ça qu’on l’a prise. Enfin si, c’est pour ça. Mais c’est aussi parce qu’elle est capable de s’exprimer sur des sujets sensibles, avoir une opinion, et ce côté dingue qu’on recherche chez les gens.
SdS : A propos d’opinions, votre film peut être qualifié de «films social», ou de cinéma en prise avec le réel, en l’occurrence ici le problème des retraites…
GK : Bon, faut reconnaitre que les retraites, c’est pas très sexy… C’était un prétexte… Il manque des papiers à ce gars (Serge, joué par G. Depardieu) et c’est l’occasion de lui faire reprendre sa vieille moto… C’est moins rentre-dedans que Louise-Michel, moins politiquement incorrect mais on peut pas toujours refaire le même film. On voulait un truc plus nostalgique. Pendant le tournage, on a imaginé des scènes tirant un peu plus vers le social, mais qu’on a éliminées pour se focaliser sur le personnage de Depardieu. Moins de social, mais on essaie de mettre du fond. C’est un peu le symbole de la décroissance aussi… puisqu’il part sur sa moto et revient en mobylette et en jjelabbah… Et puis l’Art Brut, présent via la nièce, qui n’aime pas la société de consommation.
SdS : C’est aussi la force de vos films : des messages, mais plutôt subtils…
GK : On essaie pas d’être militant. C’est le cinéma d’abord. Et après on distille quelques éléments… Par exemple, quand on passe dans les vignes, on voit des travailleurs immigrés qui font la prière. C’est juste pour signaler que lui (nb : G. Depardieu) à son époque, c’était différent, c’était plutôt des immigrés italiens, et que d’autres sont arrivés. Les choses ont changé. Essayer d’être assez fin pour enfoncer des portes ouvertes sur l’anticapitalisme, même si le capitalisme pour nous, c’est la gangrène.
SdS : Vous avez des influences ? Il y a Kaurismaki, mais pas seulement…
GK : Kaurismaki, c’est moins politiquement engagé. Sur la forme, oui. Dans Aaltra, il y faisait un petit rôle, mais j’avais jamais vu ses films à l’époque. J’avais juste vu des interviews de lui, où il était toujours bourré, et ça m’avait subjugué. Benoit (Delépine, le co-réalisateur) avait vu ses films. Dans Aaltra, on voulait faire autre chose que Groland. Donc, comme on est pas très bons comédiens, et qu’on ne pouvait pas en engager d’autres, faute d’argent, on basait beaucoup de scènes sur des silences, un rythme particulier… On s’est ensuite aperçu que si tu peux remplacer un long discours par une idée visuelle, c’est mieux. Les films français sont trop bavards… Et c’est ce que j’ai appris de Kaurismaki après, dont je trouve les films extraordinaires.
SdS : C’est un peu l’ambition d’un Wes Anderson, aussi…
GK : on essaie aussi de développer ce genre d’humour, un peu à froid, mais je n’ai vu aucun de ses films, mais Benoit trouve que c’est esthétiquement un peu pub… On aime bien l’imperfection, nous, l’authenticité, les acteurs non professionnels.
SdS ; C’est l’influence Groland, ça ?
GK : Ouais… on aime bien des acteurs qui ont des têtes particulières. Par exemple, pour la séquence d’ouverture, le patron, qui était le vrai patron de l’usine où on tournait, était tellement ému de rencontrer Gérard Depardieu qu’il n’arrivait pas à dire son texte…
SdS : En plan séquence, qui plus est, ce qui accentue beaucoup l’authenticité de la scène…
GK : Oui, parce qu’on déteste le champ / contre-champ. On pense que c’est le mal du cinéma. On se demande parfois si les acteurs ont tourné ensemble… J’en ai ras-le-bol, plus la musique omniprésente… c’est des cache-misères…
SdS : Mais comment vous expliquez à votre technicien que vous souhaitez avoir une image imparfaite ?
GK : Non, l’image, elle est ce qu’elle est. On a pris une pellicule spéciale, qui s’appelle l’inversible. On l’utilisait pour les actualités dans les années 70. On ne développe pas le négatif, donc on gagne du temps. Ca donne un côté diapo… et un grain particulier. A l’extérieur, ça allait, mais à l’intérieur… on a même utilisé du Super-8, et on a mélangé tout ça… Quand je parle d’imperfection, c’est juste pour dire qu’on tourne pas 150 fois les scènes, qu’on fait pas de bouts d’essais… On improvise beaucoup sur place. Y’a que Depardieu qui a fait un bout d’essai pour cette pellicule. D’ailleurs, Depardieu a toujours été là, pendant tout le film. Il a fait le film quasiment gratuitement.
SdS : De l’improvisation sur le plateau ?
GK : Tout était écrit, mais on a changé plusieurs choses sur le tournage. Par exemple, une scène où l’usine était occupée et le patron saucissonné… Mais comme on avait déjà fait ça dans Louise-Michel, on l’a enlevé, et on a préféré se concentrer sur les personnages. Depardieu a un peu recréé son personnage, en s’inspirant de la figure de son père, par exemple. On a travaillé un peu son profil psychologique, si tant est qu’il en ait un… c’est pas un neuneu, mais bon… tout lui passe dessus, on le traite de «con», et il ne bouge… Il a peut-être atteint le degré suprême de la sagesse, je sais pas.
SdS : Vous êtes attiré par un autre style de film ?
GK : Pas vraiment. J’ai tourné un court-métrage (Ya Basta) avec des handicapés mentaux, mais plutôt par obligation parce que le réalisateur et le producteur nous ont laissés tomber trois semaines avant le tournage… J’ai été très content de le faire, cependant. Et je n’ai pas envie de tourner sans Benoît, parce que c’est stressant de tourner un film. On s’entend super bien, on a le même humour, la même vision des choses… On est à 90% d’accord. On fait des choses à gauche et à droite… On change pas une équipe de merde !
Propos recueillis par Gweltaz Caouissin,
en partenariat avec Radio-U
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