Un cimetière dans la brume insolite du crépuscule. Une silhouette s’avance derrière les tombes. C’est une femme, nue, drapée dans une étoffe transparente. Elle ouvre la bouche, dévoilant une paire de canines sanglantes… Bienvenue dans…
L’UNIVERS DE
JEAN ROLLIN
Jean Rollin est un artiste à part dans le cinéma français. Souvent méprisé par la critique, méconnu du public, son œuvre est ignorée en France, alors qu’elle fait l’objet d’un véritable culte outre-Atlantique. Sa filmographie unique en son genre est consacrée au fantastique et à l’étrange. Ambiance hors du temps, poésie fantastique, clairs de lunes et vampires dévêtues : ce cinéaste a su créer une œuvre qui ne ressemble à aucune autre.
VAMPIRES NUES, VIERGES DIAPHANES ET RUINES NOCTURNES
L’obsession récurrente de sa carrière, c’est la figure du vampire. Présente beaucoup de ses films, cette image l’obsède véritablement. Son premier film, constitué de deux moyens-métrages mis bout à bout, se nomme Le Viol du vampire. Tourné dans un noir et blanc esthétique, desservi par des comédiens plus qu’amateurs, le film parait abscons, lent et ridicule pour la plupart des spectateurs ; il fait scandale lors de sa sortie en 68. Les pavés ne volent pas contre le cinéaste mais c’est tout juste. Pourtant ce premier film, même s’il s’avère très décousu et assez brouillon, contient déjà de très beaux moments et une ambiance onirique réussie.
Globalement, les reproches faits au Viol du vampire accompagneront toute la carrière de Jean Rollin. Ces films suivants traiteront pourtant leur sujet avec de nombreuses variations. La Vampire nue (1970) inscrit son intrigue dans une ambiance surréaliste de roman feuilleton à la Gaston Leroux, dont Rollin se réclame, mais sombre dans le ridicule lors d’un final à côté de la plaque.
Requiem pour un vampire (1971) est nettement plus intéressant : construit de l’aveu même de Rollin autour de quelques scènes oniriques – un vampire qui joue du piano au crépuscule, une assemblée de squelettes dans le chœur d’une église – le film est entièrement muet dans sa première partie qui suit l’errance de deux jeunes filles évadées d’un internat. Elles se perdront dans le château du dernier vampire qui voudra les convertir… Enfin Le Frisson des vampires (1971), un de ses films les plus connus, synthétise les qualités et les défauts de ce cinéma autre. Au niveau des qualités, une photographie superbe aux couleurs surréaliste, des décors de châteaux en ruine choisis avec soin, un érotisme omniprésent et une ambiance poético-onirique assez unique. Au niveau des défauts, des comédiens complètement à l’ouest, et un rythme très lent.
AUTRES GENS, AUTRES MOEURS
De 73 à 75, Rollin va se lancer dans 4 projets qui sont parmi les plus intéressants et ambitieux de sa carrière. Tout d’abord, la Rose de fer, qui est sans doute le film le moins grand public de Jean Rollin. Pas de vampires, pas de filles nues, pas de château en ruine; juste un cimetière, un couple, une nuit. Et pourtant le charme est là. Une errance nocturne, amoureuse et morbide à la puissance poétique de chaque instant. Le cadre est, comme toujours chez Rollin, sublime: on aura rarement vu cimetière aussi beau dans un film français, et surtout un cimetière aussi cinématographique, à la géographie totalement inventée par le découpage et un montage plus sensitif et onirique que réaliste. Un exercice de style impressionant, totalement hors norme et d’une poésie rare.
Puis il enchaîne avec Les Démoniaques, l’un des rares films consacrés à la figure du naufrageurs. Il sont quatre dans ce film, quatre naufrageurs caricaturaux à l’interprétation outrée, qui persécutent deux malheureuses jeunes filles échouées par une sombre nuit. C’est dans une ambiance de bande-dessinée à la Elvifrance que se poursuit la carrière de Rollin : coloré, délirant, très beau, ce film est une franche réussite.
Son film suivant sera un essai malheureusement sans suite, une tentative de mélanger pornographie et fantastique : Phantasmes. Le film est soigné, intelligent, avec une ambiance onirique : le public ne suit pas. Rollin ne fera plus d’efforts, et s’il tournera encore un certain nombre de pornos, ce sera sous le pseudonyme de Michel Gentil et pour des raisons purement alimentaires.
Par contre, avec Lèvres de sang en 75, il offre au public ce qui reste un de ses films les plus réussis. Fort d’un Jean-Lou Philippe très impliqué au scénario et dans le rôle principal, le film déroule une très belle histoire. La photographie d’une ruine présente sur une publicité ramène à la mémoire d’un homme d’affaire le souvenir d’une jeune fille étrange, rencontrée dans un château par le petit garçon qu’il était… Rollin renoue avec les vampires dévêtues, plante sa caméra dans un Paris disparu depuis sous le béton et grave sur pellicule quelques purs moments de poésie.
BRIGITTE LAHAIE
C’est sur le tournage d’un porno alimentaire, Vibrations sexuelles, qu’il fait la connaissance de celle qui sera son égérie, la voluptueuse Brigitte Lahaie. Il tournera avec elle trois films. Le premier, Les Raisins de la mort (1978), est une tentative assez drôle de film de zombie français. La cause de la zombification est pour le moins surprenante, puisque ce sont les pesticides utilisés lors des vendanges qui sont à l’origine de la contamination. Très gore, avec une décapitation artisanale et de peu ragoûtants effets de pourriture sur les victimes, le film est un succès commercial, et marque la première apparition non pornographique de Brigitte Lahaie à l’écran dans un second rôle, certes dénudé.
Fort de cette expérience concluante, c’est sur les épaules de la belle que Rollin va construire ces deux films suivants. Fascination (1979) est une nouvelle variation sur le mythe du vampire, assez intéressante puisqu’elle offre une nouvelle explication du vampirisme. On en retiendra surtout une image marquante, celle de Brigitte vêtue uniquement d’une cape noire, une faux à la main sur le pont d’un château. Quant à La Nuit des traqués (1980), il s’agit de la seule incursion de Jean Rollin dans la science-fiction. Les personnages sont aussi perdus que le spectateur dans un scénario surprenant et très bien ficelé. Rollin montre qu’il est aussi à l’aise en milieu urbain que dans ses sempiternelles ruines, et Lahaie fait montre d’un véritable charisme dans un rôle complexe.
ANNEES 80: DES HAUTS ET DES BAS
Après cette période faste, Rollin va avoir du mal à retrouver l’inspiration. Les Paumées du petit matin en 1981 est une tentative intéressante en ce sens qu’elle n’a rien de fantastique. Le film suit l’odyssée de deux jeunes filles évadées d’un asile et plongées dans un milieu de marins et de marginaux. S’adaptant à un scénario qui n’est pas de lui, Rollin réussit à ménager ces moments poétiques dont il a le secret, mais son film laisse un goût d’inachevé.
Puis il est appelé par Marius Lesoeur, le margoulin producteur de la mythique firme française Eurociné, pour reprendre le tournage du Lac des morts-vivants, laissé en plan par Jess Franco. C’est une catastrophe, le maquillage des zombies n’est pas waterproof, le scénario est écrit au jour le jour, la caméra se détraque. Le film est un nanar pur jus, hilarant de bout en bout, à tel point que Rollin le signe du pseudonyme de J.A.Lazer.
La Morte vivante en 1982 est un film d’horreur touchant et gore, bâti autour d’une amitié d’enfance pour laquelle l’héroïne est prête à tout. Même à fournir des victimes à sa meilleure amie transformée en zombie… Mais la suite de la carrière de Rollin sombre dans le n’importe quoi. Il bricole un polar d’espionnage, Les Trottoirs de Bangkok, tourne une comédie irregardable, Ne prend pas les poulets pour des pigeons, collabore à Emmanuelle 6, s’exile à New-York pour un intéressant film inachevé, Lost in New York.
RESURRECTION
Rollin est au creux de la vague au début des années 90. Il se consacre principalement à l’écriture de romans et de nouvelles. Il réussit à monter un film de vengeance intéressant, Killing car, écrit le scénario d’un Marc Dorcel qui ménage une petite ambiance onirique intéressante, le Parfum de Mathilde.
Surtout, il va revenir à ses premières amours vampiriques avec une adaptation de son roman Les Deux orphelines vampires. Dialogues très littéraires, ambiance déconnectée à mille lieux de ce que le cinéma actuel propose, érotisme trouble : la Rollin’touch est de retour !
Il va encore nous prouver sa vivacité avec ce film hallucinant qu’est La fiancée de Dracula en 2002. Hanté par une ogresse (Magalie Madison, alias Annette dans Premiers baisers !), une vampire et son amant nain bouffon, un couple de sorciers et une maîtresse de cérémonie vêtue de pourpre (Brigitte Lahaie !), ce film accentue encore le côté roman feuilleton présent dans la plupart des œuvres de Rollin. Il s’avère surtout très accessible, peut-être la porte d’entrée la plus facile pour quelqu’un qui ignorerait tout de l’œuvre de ce poète de l’image….
Par David Roué
Pour poursuivre l’exploration de son univers si particulier, toujours dans Sortie de secours :
- La Chronique de son avant dernier film : La Nuit des horloges
- Un entretien avec son égérie : Brigitte Lahaie
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