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Les Evadés

Mis en ligne par on avr 27th, 2010 article dans la section : A la pointe, Littérature. Vous pouvez suivre les discussions autour de ce texte avec le flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire

Sorti en décembre dernier, Loup, le dernier film de Nicolas Vanier met en scène l’un des mystérieux peuples de Sibérie, les Evènes, éleveurs de rennes, dans leur transhumance annuelle. A l’évocation de ce film, viennent à l’esprit les paysages de cette région inhospitalière, magiques et inoubliables pour ceux qui les ont contemplé. Cependant, nous vous proposons de découvrir la Sibérie non pas du point de vue de ses habitants, mais de celui d’hommes pour qui cette région était une prison d’où s’échapper signifiait trop souvent la mort. Ces hommes, ce sont les évadés du goulag, les fameux camps de travail soviétiques pendant le régime communiste. On y exploitait les mines ou le bois, on faisait construire des lignes de chemins de fer. Véritable institution économique rentable, 10 à 18 millions de personne ont transité dans ces camps.

De nombreuses personnes se sont échappées de ces enfers situés souvent au-delà du cercle polaire. Peu de fugitifs ont survécu et moins encore nous ont raconté leurs histoires.

Pourtant deux livres sont connus pour avoir relaté ces marches interminables vers la liberté. Le premier, le plus connu, est celui de Slavomir Rawicz, À marche forcée, le second édité à la même époque est le récit d’un prisonnier allemand, écrit parJosef Martin Bauer et intitulé Aussi loin que mes pas me portent. Deux titres évocateurs pour deux aventures hors du commun.


A marche forcée

Ce livre a été réédité en 2002 sur les conseils de Nicolas Bouvier, infatigable voyageur qui traversa notamment l’Eurasie dans une Fiat Topolino pendant 10 ans (cf SdS n°11, octobre 2008). Le récit l’ayant réellement bouleversé, Bouvier conseille à son éditeur de lui apporter une nouvelle traduction et d’en faire une nouvelle édition. On l’en remercie aujourd’hui et on comprend l’engouement du public lors de la première sortie du livre en 1956.

Replaçons le contexte : Fin de la deuxième guerre mondiale, le communisme est triomphant sur le front est. Il ferme alors ses frontières instaurant le rideau de fer à travers toute l’Europe.  Est alors en place durant le règne de Staline, un régime totalitaire où a lieu une réelle  industrie de la déportation. Au moindre doute, on devient « ennemi du peuple » et on accompagne les deux millions et demi de personnes jetés chaque année dans les camps de travail.

Slawomir Rawicz, comme la majorité des officiers de l’armée polonaise est jugé coupable de trahison à son retour de guerre (suspecté d’avoir travaillé à l’ouest) et envoyé au goulag. Prisonnier au delà du cercle polaire, à 1000km au nord du lac Baïkal, il découvre l’horreur du camp de travail soviétique et très vite l’idée de s’évader se concrétise. Comment, avec sept compagnons d’infortune, rejoint-il l’Inde à pied sur près de 6000 kilomètres ? C’est ce que Rawicz nous conte dans un formidable récit de liberté.

Au premier abord l’histoire semble invraisemblable. Après l’hiver sibérien, douze mois de l’année (selon une blague russe), c’est l’été qui laisse place à un pays impraticable. Ce sont marrais, moustiques, cours d’eau qui se succèdent pendant des centaines de kilomètres. Puis c’est la steppe, pays des nomades, qui précède le terrible désert de Gobi. Ils le traversent sans eau et sans nourriture. Vient ensuite les hauts plateaux du Tibet, prélude au dernier obstacle de taille, l’Himalaya. Deux ans plus tard, une poignée d’entre eux posent enfin le pied en Inde à l’époque, toujours britannique.

Aussi loin que mes pas me portent

Soldat allemand, Clemens Forell se bat sur le front est lorsqu’il est fait prisonnier. Ne lui étant pas accordée la qualité de prisonnier de guerre, il est envoyé au goulag à l’extrême nord-ouest, près de du détroit de Béring. Après trois ans de bagne, rongé par le saturnisme contracté dans les mines de plomb où il travaille, Forell s’échappe et fait route vers le sud. Il met trois ans et parcourt quelques 14 000 km, avant d’arriver à la frontière iranienne, enfin libre.

Très similaire à l’histoire de Rawicz, le roman est réédité et retraduit à la suite de la parution d’à marche forcée, sur les conseils de lecteurs qui reconnurent dans ce livre une histoire toute aussi digne d’être racontée.

Ces marches interminables sont incroyables à première vue. Comment dans un pays qui n’est pas le vôtre et dont vous ne parlez pas la langue parvenir à s’échapper, à pied et sans rien connaître de la géographie ni des dangers qui parsèment le chemin ? Dans les deux cas c’est l’innocence, qui leur permettra d’aller au bout, l’ignorance de l’aventure qui les attend.

Deux romans face à la critique

Ces deux livres sont admirablement accueillis par la critique et le public, que ce soit en 1954, ou lors de leurs rééditions respectives. Cependant très vite des doutes planent sur ces aventures. La traversée du Gobi pour Rawicz est un des points majeurs d’attaque parmi de nombreux détails incohérents.

En effet le Gobi est ce qu’on appelle un reg, désert de rochers et de végétation rasante, mais ce que nous décrit Rawicz c’est un erg, un désert de dunes, quasi inexistantes dans ce désert. Sa vision d’un abominable homme des neiges plus tard dans l’Himalaya le décrédibilise une bonne fois pour toute.

Leur état physique dégradé et établi à leur arrivée par les médecins militaires, lié à une fuite pour la survie ne leur accorde même pas le bénéfice du doute, d’autant qu’en France à cette époque toute critique des régimes communistes est encore malvenue. Rawicz se justifie une fois puis s’enferme dans un mutisme jusqu’à sa mort à Londres en 2004.

D’une part, son histoire est incontestablement romancée, d’autre part, ayant fait appel à un journaliste pour l’écrire, celui-ci a pu transformer certains points. On retrouve d’ailleurs dans l’écriture la marque du roman. Pour l’histoire de Forell, écrite par un romancier, il est évident que l’histoire a dû être modifiée.

Qu’importe ces récits sonnent terriblement vrais! Ils n’en demeurent pas moins de magnifiques récits de liberté et de courage. Et comme nous dit Bouvier, peu de livres arrivent à tenir un lecteur autant en haleine. N’est-ce pas ce qu’on attend ?

Pour aller plus loin : L’Axe du loup et Sous l’étoile de la liberté

Malgré les critiques portées sur les livres précédents, il est indéniable que des hommes ont tenté ces évasions spectaculaires. C’est ce que Sylvain Tesson a essayé de prouver avec succès. En effet, quoi de mieux que de refaire soi-même le trajet de ces hommes qui ont fuit la terreur ? L’aventurier n’a pas comme objectif de faire une enquête sur ce qu’ont pu voir les évadés ni de  comparer leur récit et à la réalité. Sylvain Tesson veut ressentir et célébrer comme il le dit lui-même « l’esprit d’évasion ». Il part donc d’Iakoutsk au nord du lac Baïkal et rejoint l’Inde, à pied, à bicyclette et à cheval.

Le titre est une belle métaphore aux évadés, l’axe du loup, c’est l’itinéraire non conforme aux chemins habituels est-ouest, Sylvain Tesson précise « il n’y a que le loup, créature en marge du monde, pour ne pas marcher dans la direction ordinaire ».

Au delà de la réalité géographique Sylvain Tesson nous dresse un véritable portrait des civilisations actuelles des pays qu’il traverse. De l’ex-URSS marquée par l’ombre de l’ancien régime communiste à la République populaire de Chine en passant pas le Tibet occupé, on découvre la réalité sociale et économique des pays de l’Eurasie centrale.

Formidable récit de voyage c’est aussi un récit de rencontres. Comme pour Rawicz et Forell, il n’aurait pas été possible de réaliser ce périple sans l’aide des gens croisés à chaque étape.

Pour ajouter au pouvoir d’évocation des mots, un livre de photographies magnifiques de Thomas Goisque, Sous l’étoile de la liberté illustre le trajet de Sylvain Tesson sur quatre de ses étapes : la Sibérie, la Mongolie, Lhassa (Tibet) et Darjeeling (Inde). Commenté par de courts textes synthétiques, expliquant son voyage mais aussi l’évolution historique des pays traversés, l’album se suffit à lui-même et permet une représentation réelle des paysages traversés.

Pour conclure sur ce sujet, il est nécessaire présenter un dernier récit, dans la même veine, et qui prend place dans la Sibérie actuelle : Sibéria de Philippe Sauve. Là encore il s’agit d’un récit d’aventure puisque c’est l’histoire  de l’auteur qui descend la Lena en canoë depuis le lac Baïkal jusqu’à l’océan arctique soit 3800 kilomètres. Ce récit décrit une région insolite, très pauvre, marquée par l’alcoolisme, loin de tout, mais où les gens l’accueillent à bras ouvert alors qu’ils n’ont rien.

A découvrir ces magnifiques livres d’aventures, de rencontres et d’évasions.

Par Côme Roblin

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