Le rape and revenge c’est quoi ? C’est tout simple, il s’agit d’une variante de ce qu’on appelle le vigilante movie, c’est-à-dire le genre de l’autodéfense où un personnage se fait justice lui-même, comme Charles Bronson dans le Justicier dans la ville. Le rape and revenge quand à lui met en scène une femme, plutôt jolie en général, qui se fait violer puis prend sa revanche sur ses agresseurs ou sur la société en général. Un genre sacrément décrié évidemment, car prétexte à toutes les déviances voyeuristes, malsaines et complaisantes possibles. Un genre qui pourtant a donné vie à quelques petits bijoux, comme cet Ange de la vengeance enfin édité en DVD.

L’ANGE DE LA VENGEANCE, de Abel Ferrara
Sorti au cinéma en 1982, il s’agit du 3ème film du génial réalisateur Abel Ferrara. Pour situer cet artiste particulier, il faut savoir que ses précédents films étaient respectivement un porno au titre subtilement évocateur, Nine lives of a wet pussy, et un film d’horreur, Driller Killer et son tueur à la perceuse. Cocaïnomane notoire, réalisateur aussi inspiré que déjanté, Ferrara confie le premier rôle de l’Ange de la vengeance à celle qui écrira quelques années plus tard le scénario de son chef d’œuvre, Bad Lieutenant : la troublante Zoé Lund.
Et le trouble qu’elle dégage contamine un film construit autour de l’aura particulière de ses deux héros : la ville de New York et Thana. Une ville dantesque, peuplé de malades et de pervers, où évolue la jeune et douce Thana, muette. Violée dans une ruelle, puis par un cambrioleur à son domicile, elle assassine le second violeur. Puis tombe dans la paranoïa, a des visions, des hallucinations. Et s’en va dans la rue, un flingue Ms 45 dans la poche, outrageusement maquillée, ange vêtu de noir qui entame une croisade contre les hommes.

Mais loin de tomber dans une justification de l’autodéfense, Abel Ferrara nous installe tranquillement dans un climat hors norme, avec cette héroïne murée dans le silence qui peu à peu sombre dans un cauchemar sans fin. Enchaînement de meurtres la plupart du temps gratuits, le film avec sa Zoé Lund scotchée à son Ms 45 nous entraîne dans la noire nuit new yorkaise, dans les bas-fonds glauques d’une cité enfer, jusqu’à une fin hallucinatoire et onirique shootée au ralenti : le massacre des invités d’une party par une Thana déguisée en nonne. En n’oubliant pas de ménager quelques moments d’humour très noir, entre le violeur qui ordonne à la jeune fille muette de se taire, ou le running gag du chien trop curieux de la voisine, Ferrara livre une orgie de violence, un film exigeant, à la mise en scène à la limite de l’expérimental et au propos subversif. D’autant plus qu’il en profite aussi pour mettre en place des thèmes qui le suivront tout au long de sa carrière, comme la rédemption, les figures angéliques et démoniaques, la ville filmée comme un enfer sur terre… Tout ce qui constituera la matière de ses futurs chefs d’œuvres.
L’ange de la vengeance ? Un film féministe ? c’est possible, un film d’exploitation ? assurément, un film amoral ? c’est possible, mais c’est surtout une œuvre d’art totale et l’une des clés de voûte de l’œuvre de Ferrara.
A VIF de Neil Jordan 
Coïncidence ? Le vigilante movie est à l’honneur ces temps-ci puisque parallèlement à l’Ange de la vengeance sort A vif avec Jodie Foster. Ou comment une femme après le passage à tabac et la mort de son mari décide de faire régner la justice.
Neil Jordan –La Compagnie des loups, Entretien avec un vampire – n’a pas perdu la main et réussit à imposer sa vision personnelle d’un genre galvaudée, avec un portrait tout en demi teintes d’une Jodie Foster incandescente. Mais si la majeure partie du film navigue entre deux eaux, maintenant une ambiguïté salvatrice sur la justification des actes de son héroïne, la fin vient remettre les pendules à l’heure.
La conclusion abandonne toute tentative de susciter le trouble, de poser des questions en offrant simplement le spectacle d’une vengeance, allant même jusqu’à faire approuver cette vendetta personnelle par le représentant des forces de l’ordre. Ce qui avait été jusque là une réflexion intéressante sur le deuil de l’être aimé et la tentation de justicier qui sommeille en chacun devient une apologie de l’autodéfense.
Neil Jordan ne parvient pas à élever durablement le propos de son film ; alors que Ferrara faisait de la croisade de son héroïne le prétexte d’une descente dans l’enfer d’une société malade, A vif n’est finalement qu’une série B bien réalisé, bien interprété et qui prend parfois aux tripes, mais qui, au lieu de poursuivre l’exploration d’une vie qui bascule à mesure que l’échelle de ses valeurs humaines se distend, s’achève sur la note trop absolue d’une justification inopportune. Et fait basculer le film dans l’idéologie là où le questionnement, le doute, la remise en perspective de la justice eurent été bienvenus.
Lady Snowblood
Tome 1 : vengeance sanglante
de Kazuo Koike et Kazuo Kamimura
Petit pavé de 600 pages orné d’un superbe bandeau jaune “le manga qui a inspiré Kill Bill”. Bon, pas tant que ça en fait, apparemment ce serait plutôt l’anime qui en a été tiré qui serait l’une des sources d’inspiration de Tarantino, enfin passons.
Lady Snowblood, c’est une histoire de vengeance : celle d’une jeune tueuse à gage, mise au monde en prison par sa mère pour laver l’honneur de leur famille. Mais au-delà d’une intrigue presque banale, alternant flash-backs sur la jeunesse de Yuki et accomplissement de sa vengeance dans le présent, c’est par son art de la narration et ses débordements incorrects que ce manga impressionne.
Au niveau du dessin, du découpage, c’est simple, on n’est pas loin du chef d’œuvre : que Kamimura choisisse d’utiliser des techniques réalistes, ou plus impressionnistes, voir des images quasiment abstraites par moment, il maîtrise à la perfection l’art du manga avec son trait élégant et stylisé. De plus, il est assez surprenant de constater l’absence totale de tabous de l’auteur, qui n’hésite pas à faire intervenir des éléments d’érotisme, voir de bondage – pratique sexuelle qui consiste à contraindre, à l’aide de cordes, le corps de son/sa partenaire, très ancrée dans l’imaginaire érotique japonais – mélangés à une violence très graphique. Ce qui nous vaut une première histoire tout simplement sublime, avec cette Yuki, tueuse à gage déshabillée pour l’occasion dans la neige, qui assassine une dizaine d’homme ; puis s’en va, nue et couverte de sang.
Le plus surprenant réside toutefois dans l’absence de scrupule de l’héroïne, qui n’hésite pas par exemple à hâter la mort d’une innocente atteinte de tuberculose pour arriver à ses fins. Yuki, plus encore que La Mariée dans Kill Bill ou Thana dans l’Ange de la vengeance à laquelle elle fait irrémédiablement penser, incarne la figure à la fois angélique et maléfique d’une mort qui ne fait pas dans le détail, qui ne s’embarrasse pas de subtilité ; une mort qui n’est jamais aussi belle ni subversive que quand elle se conjugue au féminin.
« C’est Lady Snowblood. Ce n’est pas une neige blanche qui parviendra à purifier ce monde en proie au chaos, mais une neige écarlate, furieuse et sanglante. »
Par David Roué
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