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Fish Tank, de Andrea Arnold

Mis en ligne par on oct 16th, 2009 article dans la section : A la pointe, Chroniques, Cinéma. Vous pouvez suivre les discussions autour de ce texte avec le flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire

Alors, c’est quoi ce film ? un prix à Cannes, une actrice totalement amatrice (Katie Jarvis),une réalisatrice dont c’est le deuxième film (Andrea Arnold), un scénario qui se passe dans un milieu défavorisé d’Ecosse… Du cinéma social ? T’as tout faux mec.

fishEt pourtant… « Une chronique sociale totalement touchante et réussie » (le Figaro) ; « La caméra accompagne dans la grande tradition du réalisme social britannique » (L’Humanité) ; « Drame social un rien austère » (20 minutes)… Va falloir apprendre à regarder les films au lieu de pomper les dossiers de presse les gars. Parce que faire du cinéma social, ça veut pas forcément dire « je filme des gens issus d’un milieu pauvre », ça signifie que le propos principal du film est d’évoquer un problème de société. District 9 est un film social, parce qu’il nous parle des rapports interethniques, fut-ce à travers une lourdingue parabole uchronique. Mais si vous parvenez à trouver un réel propos social dans Fish Tank, il faut changer de métier : la banlieue déprimante, la misère, le chômage, tout ça est bien présent, mais uniquement en toile de fond, ce n’est en rien le propos du film. A part l’une des séquences finales – celle du casting – où effectivement l’héroïne confronte ses rêves à la réalité, le reste du film n’a rien à voir avec du Ken Loach. Parce que son héroïne n’est jamais considérée dans son rapport au groupe, mais dans son rapport au monde. C’est d’un « simple » portrait qu’il s’agit, d’un portrait d’adolescente sublime.

Une ado qui vampirise littéralement la caméra, filmée sous toutes les coutures, par une réalisatrice qui lui colle aux basques dans ses courses effrénées à travers la vie, pour rattraper quelqu’un, ou le temps. Une ado qui n’arrive pas à ouvrir la bouche sans que n’en sorte des saloperies avec ce fuckin’accent écossais, un aboiement permanent contre tout ce qui bouge, mais qui laisse dévoiler quelque chose de plus profond le temps d’une unique réplique, « quand on s’aime ça compte pas ». Une réplique d’enfant, touchante de naïveté. Le reste du temps, place aux insultes, à la violence, tant verbale que physique, à un rejet systématique de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un être humain. Sans pour autant être indifférent, le rapport au monde de l’héroïne ne peut passer que par le conflit, sans qu’on comprenne, ni qu’on essaie de nous faire comprendre, pourquoi. Pas de psychologisme déplacé, juste une succession de séquences linéaires, mais on reste scotché à l’écran.

Hip Hop, errances, amour, vengeance, départ ; un résumé succinct des évènements du film ne saurait rendre compte de la claque magistrale qu’il vous donne, tant le scénario joue sur la rupture, l’ellipse psychologique. Les rebondissements sont attendus, la réalisatrice se joue de dialogues sans intérêts qui ne débouchent que sur des conflits, pour mieux scruter ses personnages et se raccroche au charnel d’une mise en scène à fleur de peau. L’intérêt du film est ailleurs que dans le scénario. Il réside tout entier dans l’écriture cinématographique. Une photographie sublime, loin de l’affreux « réalisme » social de certains film d’auteurs, de nombreux jeux avec la lumière et les solarisations, un cadre en 1.33 (c’est-à-dire le format d’une TV non 16/9ème), devenu tellement rare et ici utilisé à plein potentiel, sans presque de gros plan : la réalisatrice maîtrise parfaitement une grammaire cinématographique avec laquelle elle joue souvent pour obtenir des effets qui nous remuent profondément.

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Pour preuve, cette scène durant laquelle l’héroïne est dans les bras du petit ami de sa mère, lorsque le son (et le temps) s’arrêtent, et que, transportée à travers le couloir, elle passe de lumière en lumière, alors que seul le son de la respiration (la sienne ? celle de l’amant de sa mère ?) nous parvient. Ou encore cette autre séquence qui louche vers le fantastique : une chute dans l’eau, un cadre en mouvement, presque vivant, le vent qui fait aller et venir l’eau trouble du lac, le regard perdu de Katie Jarvis, ça y est tu le sens le cinéma ?

N’écoutez pas ces critiques « humanistes » qui veulent trouver de la raison sociale là où il n’y a que de l’art. Laissez vous portez, tombez amoureux de Katie Jarvis, courez voir ce film.

Par David Roué

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