Après une carrière dans le cinéma porno (à l’époque où l’on tournait encore les coquineries en 35mm), Brigitte Lahaie a fait un petit détour par le cinéma de genre. Emule du Justicier dans la ville dans L’Exécutrice, femme fatale chez Jess Franco dans Dark Flowers, petit rôle dans On se calme et on boit frais à Saint Tropez de Max Pécas… Elle tourne sous la houlette de la fine fleur du cinéma bis français. Surtout, elle va devenir un temps l’égérie de Jean Rollin, en tournant sous sa direction une poignée de films où elle se révèle très charismatique : Les Raisins de la mort, Fascination, La Nuit des traquées… De passage à la faculté Segalen pour l’enregistrement de son émission « Lahaie, l’amour et vous » pour Rmc, elle nous a accordé un petit retour en arrière sur cette partie méconnue de sa carrière…
Sortie de secours : Comment êtes vous arrivée sur les films de Jean Rollin ?
Brigitte Lahaie : En fait, Jean Rollin à cette époque tournait sous un pseudonyme des films pornographiques. J’ai tourné avec lui un de ces films pornographiques, et il a été je crois assez subjugué par ma présence, et à la fin de ce tournage il m’avait dit « je vous rappellerai pour tourner dans un film traditionnel. Bon, je reconnais qu’à l’époque je m’étais dit « oui c’est ça… ». En fait il m’envoyait de temps en temps une carte postale pour dire qu’il ne m’oubliait pas, et un jour il m’a contacté pour le premier film qu’on a fait ensemble, Les Raisins de la mort. Ensuite il y a eu sans doute un de mes films préférés, Fascination. Et puis La Nuit des traquées, et ensuite deux autres films mais dans lesquels j’avais des plus petits rôles, La Fiancée de Dracula et Les Deux orphelines vampires.
S.d.S. : Les films de Rollin étaient généralement dotés de budgets très limités. Quelle était l’ambiance sur ces tournages ?
B.L. : Il faut bien imaginer que les personnes qui travaillaient avec lui le faisait parce qu’ils aimaient Jean. Il y avait une ambiance très familiale, surtout que les tournages étaient souvent en province, et donc on se retrouvait dans des hôtels, alors certes c’étaient pas des cinq étoiles, mais c’était pas le problème. Il y a déjà cette ambiance-là de toute façon sur tout film, mais je dirais que plus le budget est réduit, plus l’équipe est solide et moi j’en garde vraiment de très bons souvenirs. La seule chose qui était terrible avec les films de Jean Rollin, c’est que très souvent on tournait l’hiver, a moitié à poil et donc j’ai des souvenirs de froid terribles…
S.d.S. : Vous avez tenu des rôles qui demandait un grand investissement, notamment dans La Nuit des traqués où vous tenez le film sur vos épaules et dans Fascination ; qu’est ce que ces tournages vous ont apporté en tant qu’actrice?
B.L. : Alors c’est curieux parce qu’à l’époque je n’avais pas la sensation de la responsabilité que me donnais Jean, et en plus il n’est pas un directeur d’acteur. C’est un metteur en scène qui mérite ce nom-là parce qu’il a son univers. Il a précisément dans la tête ce qu’il a envie de mettre sur l’écran. Mais il ne dirige pas les acteurs. On se sentait un peu perdu. Moi, à l’époque, je n’avais jamais pris de cours, je ne savais pas trop ce que ça signifiait de jouer la comédie. Je suis peut-être passée à côté de cette chance que j’ai eu d’avoir des rôles importants dans des films qui disent quelque chose. Franchement, quand j’ai revu ces films, bien plus tard, je ne me suis pas trouvé pas excellente.
S.d.S. : Rétrospectivement quel avis portez-vous sur cette partie de votre carrière ?
B.L. : J’aime bien Fascination parce qu’il y a une certaine couleur, une certaine ambiance. Mais finalement, je crois que le film le plus réussi sur le plan cinématographique, c’est La Nuit des traquées, où là, réellement, il y a un jeu d’acteur, il y a une montée en puissance. Je pense que le film est plus abouti. Mais l’univers de Jean Rollin est un univers un peu trop onirique, un peu trop fantasmatique pour moi, je préfère un cinéma plus rationnel, je ne me retrouve pas vraiment dans cet univers.
S.d.S. : Vous mourrez beaucoup dans ces films… Y-a-t-il une de vos morts que vous trouvez particulièrement belle ?
B.L. : Je me souviens énormément de ma mort dans Fascination. Ça a été très difficile parce que j’avais vraiment cette meute de jeunes filles qui me sautait dessus et qui me mangeait, et je l’ai vraiment vécu comme ça. En plus c’était en pleine nuit, il faisait froid, j’ai vraiment pas un agréable souvenir, mais ce n’était de toute façon pas un moment agréable pour le personnage que je jouais.
S.d.S. : Êtes-vous toujours en contact avec Jean Rollin ?
B.L. : Oui, je suis toujours en contact avec lui, même si on se voit très peu parce que je suis très occupée, mais on doit s’appeler une fois par an au moins… C’est vraiment quelqu’un qui reste dans mon cœur parce qu’il a apporté des choses importantes dans ma vie et je lui dois ces quelques rôles qui sont de beaux rôles.
S.d.S. : Vous avez également tourné avec Jess Franco, Max Pécas, tous les représentant du cinéma bis français, est-ce que vous avez la sensation d’être une icône de ce cinéma-là qui est en petit peu en marge, un petit peu hors-norme ?
B.L. : C’est toujours très difficile de répondre à cela… Certainement oui, il y a quelque chose de cet ordre-là. En revanche, je trouve dommage que ce cinéma n’existe plus. Je ne suis pas particulièrement une fan de ce genre de cinéma mais il avait un rôle parce que c’était presque un contre-pouvoir. A mon avis, grâce à Internet, ce cinéma va à nouveau exister. Je suis très ouverte à Internet, ça va permettre une liberté, ça va permettre de faire des films avec peu de moyens mais qui seront quand même vus par un certain nombre, parce que le problème du cinéma c’est ça, si on n’est pas vu, on n’existe pas.
S.d.S. : Est-ce par rapport à ces tournages que vous êtes arrivée sur Calvaire, le film de Fabrice du Welz ?
B.L. : Oh, j’imagine, oui, que c’est parce qu’il m’a vu dans un de ces films que Fabrice a eu envie de m’engager. C’est marrant, parce que j’avais rencontré Fabrice au moins trois ans avant qu’il ne fasse son film, et à l’époque je ne travaillais pas encore à RMC, = donc j’étais relativement disponible, et j’avais dit oui. Entre temps l’émission a été lancée, et quand le tournage est arrivé, ça a été compliqué, il a fallu que j’enregistre une semaine d’émissions en avance, mais j’ai tenu ma parole et j’ai joué le rôle. D’ailleurs je trouve, à la différence des films de Rollin, que le film Calvaire est un vrai film, y’a une vraie force, et d’ailleurs il fait une carrière, y’a pas de doute, et c’est un vrai directeur d’acteur. Il m’a réellement dirigé, il savait exactement ce qu’il voulait, et il n’était pas question de lui donner autre chose.
S.d.S. : Vous avez eu des petits rôles dans des films moins underground, comme Henry & June ou Diva ; est-ce que vous regrettez de ne pas avoir pu vous impliquer dans une carrière d’actrice plus importante ?
B.L. : Il y a eu une époque dans ma vie où j’aurais rêvée d’être actrice, d’avoir des grands rôles dans des films, mais si je suis honnête avec moi-même, j’ai pas fait les démarches nécessaires pour donner plus de place à ma carrière cinématographique, donc j’ai eu ce que je méritais quelque part. Mais aujourd’hui je n’ai pas de regrets, on ne peut pas tout faire dans sa vie, et ma vie professionnelle est plutôt satisfaisante. Mais je pense que le plus grand handicap à ma carrière cinématographique c’est ma soif de liberté : je pense que l’actrice n’est pas libre. J’aurai du faire beaucoup de compromis dans ma vie pour être actrice. Je n’ai pas eu envie de les faire, tout simplement…
Interview réalisée par David Roué, avec l’aide de Rémi Tanguy
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