Avec Nicolas Boukhrief, Cécile de France et Fred Testot
Ils sont venus en force présenter leur film. Trio de choc, Nicolas Boukhrief, Cécile de France et Fred Testot n’ont pourtant pas à s’inquiéter. Le premier signe son meilleur film à ce jour, la seconde une excellente composition, et le dernier est étonnant dans son premier rôle à l’écran. Petit florilège d’une interview mouvementée…
Sortie de secours : La première question que l’on se pose à la sortie du film concerne le titre, Gardiens de l’ordre Finalement, « l’ordre du film » c’est quoi ?
Nicolas Boukhrief : La première chose c’est que les héros sont des gardiens de la paix. Mais vu ce les actes qu’ils commettent dans le film, je trouvais que gardiens de la paix c’était pas très correct. Donc je suis parti sur cette idée de gardiens de l’ordre, qui est un mix entre gardiens de la paix et forces de l’ordre. Et effectivement une fois qu’on a eu ce titre on s’est mis à s’interroger : qu’est ce que c’est que l’ordre ? L’idée c’était de jouer avec ça. C’est-à-dire qu’à chaque étage de hiérarchie de la police, la notion de l’ordre fluctue, ne représente pas la même chose.
S.d.S. : Comment interprétez-vous le parcours de vos personnages, qui passent de la recherche d’un dealer pour se blanchir à une sorte de quête de la justice?
Cécile de France : C’est une histoire de survie, il faut qu’ils sauvent leur peau ; c’est ça ou ils crèvent. Ils sont embarqués dans un tourbillon, et on est vraiment avec eux. Le film est comme un parcours initiatique pour les deux personnages. On s’y attache d’autant plus que les méchants dans ce film font partie de l’image d’Épinal du film policier, et c’est ça qui est agréable, c’est pour ça qu’on aime aller voir des films policiers…
S.d.S. : D’une intro très réaliste à un final très polar urbain, votre film bascule du réel au fantasme, en revisitant tous les clichés du polar …
N.B. : Oui et non : ce sont des clichés, mais des clichés réels, parce qu’en effet les dealers peuvent fréquenter les boîtes de nuits, c’est quand même une réalité… Après, effectivement l’idée c’est de commencer sur un univers relativement réaliste pour aller de plus en plus dans le genre et d’offrir au spectateur ce plaisir, avec des méchants, comme disait Cécile, très typés. Que peu à peu ces personnages, qui sont des personnages de tous les jours, qui sont des gardiens de la paix, se retrouvent coincés dans une histoire de cinéma.
S.d.S. : La première irruption de la violence dans le film choque beaucoup parce qu’elle prend place dans un cadre très banal, tout comme dans l’ouverture d’un de vos précédents films, le Convoyeur. C’est une façon d’aborder la violence que vous aimez dans vos films ?
N.B.: C’est pas tant que je l’aime, c’est qu’elle fait partie du sujet ; les gardiens de la paix qui font des rondes de nuit, en général ça se passe plutôt bien, mais ces gens-là sont susceptibles à tout instant de se faire tirer dessus. L’idée c’était de se mettre dans leur monde, de les suivre, et puis cette fois-là ça arrive.
C.d. F.: Mais c’est vrai qu’il y avait une volonté de ta part d’avoir ce début qui ressemble à ce qu’on peut voir à la télévision où on suit les policiers caméra à l’épaule. C’est de la HD en plus, donc y’a quelque chose de très moderne, ça fait partie de notre nouvelle culture numérique. Et on se retrouve embarqué, c’est d’autant plus prenant que c’est proche de nous, c’est proche de ce de ce qu’on a l’habitude de voir et c’est une technique de narration qui est intéressante.
N.B.: En fait, au départ je voulais que ce soit un peu comme ces émissions de TF1 où on suit des policiers, qu’on soit dans cette espèce de rapport documentaire , mais que cette fois-là justement ça se passe mal. Et là, ça devient du cinéma, avec un côté western urbain finalement. C’est le principe du Train sifflera trois fois, avec cette logique de personnage seul contre tous.
S.d.S.:Cécile et Fred, vous êtes crédibles avec des flingues, ce qui n’est pas toujours le cas dans les polars français… Vous vous êtes beaucoup entraînés là-dessus ?
Fred Testot : Ah ! Venons-en au fait ! Moi, à la base j’ai un port d’arme, j’ai eu d’autres activités… (rires) Mais sinon pour le film on s’est vraiment entraînés, avec des formateurs, on a tiré à balle réelles et c’est très impressionnant d’ailleurs ! On a appris comment tenir un flingue, du genre pas le doigt sur la gâchette en intervention parce que ça peut partir, on ne se croise pas avec des armes parce qu’il y a des angles où on pourrait atteindre son collègue, plein de petits trucs qu’on ne savait pas mais qui nous ont vraiment mis dans l’ambiance. Plus notre carte de police au nom de nos personnages, que Nicolas nous avait donné avant le tournage pour se mettre dans l’état d’esprit, et qu’on avait toujours sur nous.
S.d.S. : Vous avez aussi tiré sur des fils de députés comme dans le film ?
F.T.: Oui, alors une dizaine, qui ont été tirés au sort. Ils sont que blessés évidemment, ils vont bien à l’heure actuelle. Non, mais déjà tirer avec des balles à blanc y’a des différences de charge… Bon, là c’est très technique, c’est l’artificier qui vous parle (rires). Mais déjà c’est très impressionnant avec des balles à blanc, alors quand on est allé sur le stand de tir, on s’est vraiment rendu compte à quel point ça peut faire mal. Par contre les gens qui sont tués dans le film ont vraiment été tués, ce sont des prisonniers (rires). Sinon on a eu aussi la vraie police sur le tournage!
N.B.: Effectivement, on a eu une surprise pour la première scène, le fait divers du tapage nocturne. En fait, c’était un mauvais repérage, on était collés à un local de l’UMP local. On s’est mis à tirer à onze heures du soir, et là les policiers sont arrivés… Bon, quand ils ont vu Cécile et Fred en gardiens de la paix, ils ont eu un mouvement de sympathie, et il nous ont dit qu’on avait encore le droit à deux coups de feu. Heureusement ça a suffi.
S.d.S. : Est-ce que tourner en HD a entraîné un changement dans votre découpage ?
N.B.: Non pas vraiment, par contre la HD capte beaucoup plus les détails que la pellicule, donc ça oblige tout le monde à être beaucoup plus précis. En fait ça oblige à faire mieux son travail ! En plus, c’est une caméra qui permet de tourner dans des lieux où on ne peut pas tourner en 35mm. Par exemple, les boîtes de nuit à Paris sont toujours les mêmes dans les films, parce qu’il y en a très peu dont les conditions permettent un tournage en 35mm. Là ce qui est bien c’est qu’on a pu aller dans des boîtes qu’on ne connaissait pas, de créer un vrai univers différent et inhabituel. Et puis en 35, on a parfois l’impression de refaire ce qui a déjà été fait, de faire du sous-Hitchcock, du sous-Howard Hawks, alors qu’en HD on a vraiment la sensation de créer ses propres images. C’est très excitant, c’est comme la nouvelle vague qui n’a pu exister que parce que les réalisateurs avaient de nouvelles caméras et de nouveaux matériels de sono qui leur ont permis de tourner dans la rue, donc ils ont pu faire leurs propres images.
F.T.: Et puis pour nous, on pouvait enchaîner des prises rapidement, ce qui n’est pas le cas en 35mm, et c’est très intéressant pour rester dans l’ambiance. Après on n’a pas de parts dans la HD hein… (rires)
S.d.S. : Une des trouvailles les plus intrigantes du film, c’est cette drogue fluorescente, le sphinx. D’où est venue cette idée ?
N.B.: C’est plusieurs choses. D’abord il fallait une drogue spécifique, or les amphétamines, c’est des cachetons. Je me suis dit bon, les gars vont trouver des cachetons, ils vont dire cette drogue là est particulière, mais c’était pas très cinématographique, parce que finalement en quoi ça change de l’aspirine ? Ensuite, l’avantage de travailler avec les même équipes, c’est que quand j’écris je pense à ce que je vais dire à mon chef op’ et de raisonner en termes de lumière. Je cherchais un truc qui puisse exciter mon chef op’, qu’il y ait un pari pour lui, un challenge. Donc l’idée de faire une drogue fluo, c’était assez marrant, ça répondait bien à tout ça. Maintenant, j’espère que des dealers ne vont pas piquer l’idée, parce que ça va faire un carton (rires).
S.d.S. : Vos deux personnages forment une sorte de couple à la Bonnie and Clyde, très soudé, assez sensuel… Comment avez-vous ressenti ce couple à l’écran ?
F.T.: Ben, nous, maintenant, on est ensemble avec Cécile (rires). Sérieusement, j’ai l’impression que ça s’est crée un petit peu comme notre rencontre. Ce couple se forme et essaie de faire face devant l’adversité. C’est un couple qui va vite dans sa création, aussi vite que le temps qu’ils ont pour s’en sortir. Oh, j’ai réussi à faire une belle phrase pas conne du tout j’ai l’impression!
C.d. F.: : Ouais ! (rires)
S.d.S. : La scène finale est très apaisée, alors que tout le film est parcouru par une urgence, et le dernier plan du film c’est le seul moment…
N.B.: … Où il sont assis et où ils se posent, oui. L’idée c’était de créer un couple, de faire un film sentimental avec des gens qui ne sont que en action. Ne pas créer toutes ces scènes psychologiques, qui peuvent être très bien, mais qu’on voit tout le temps. C’est vrai que(dispensable) le mouvement c’est la base du cinéma. Et ici, c’est un couple qui se crée dans le mouvement.
C.d.F.: C’est pas parce que vous faites un long plan, un champ-contrechamp où ça parle beaucoup que c’est réussi. Nous en tant qu’acteurs, on aime toujours avoir un beau plan, où on peut déceler nos émotions, mais ce qui compte c’est l’histoire. Quand on regarde Invictus par exemple, on n’est jamais installé et c’est très agréable d’être emporté dans le mouvement de l’histoire.
S.d.S. : Si vous faites très peu de champ-contrechamp, vous n’êtes pas non plus dans une réalisation ostentatoire, qui hurle « je suis esthétique ! », vous semblez vraiment mettre votre caméra au service de l’histoire.
N.B.: Je le prends comme un compliment parce qu’il y a beaucoup de champ-contrechamp dans ce film. Et tant mieux si on n’a pas l’impression que ce sont ces fameux champ-contrechamps psychologiques français. L’ennemi du film de genre pour moi c’est la psychologie. A partir du moment où le personnage commence à exprimer sa psychologie, c’est chiant, c’est comme dans la vie. Et la psychologie nous encombre dans la vie.
Interview réalisée par David Roué, avec l’aide de Yoann Vincent
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