Le Théâtre de la Coche revisite un grand classique de Racine au Stella de Brest, et SdS a rencontré le metteur en scène Steve Brudey ainsi que l’actrice principale Charlotte Heimann. Retrouvez également la critique de la pièce.
Entretien avec Steve Brudey
Sortie de secours : Bérénice, pièce de Racine, pièce du répertoire : pourquoi avoir choisi de la mettre en scène, plus qu’une autre ?
Steve Brudey. : Il y a plein… on va dire deux aspects. Il y en a un, un peu affectif, parce que c’est une des premières scènes de Racine que j’ai lue, et voilà. La beauté des vers est d’une telle évidence que du coup, évidemment qu’on a envie de… On est séduit. Quand on aime le mot, la langue française, évidemment, on pense à Bérénice. Mais si on doit en choisir quelques unes, ce n’est pas forcément Bérénice qui l’emporte pour moi. Ce serait plutôt Andromaque ; mon cœur irait plus naturellement vers la fureur, la violence d’Andromaque.
Pourquoi mettre en scène Bérénice ? C’est parce qu’il y a un défi, déjà pour Racine, un défi d’écriture. Défi par rapport à son temps et son positionnement par rapport au théâtre de son époque, à Corneille évidemment, qui effectivement nous écrivait des tragédies avec force, péripéties, des thèmes romains assez forts ou des thèmes mythologiques assez grandioses, voilà. Il se passe plein de choses, il y a le sang qu’il faut, à souhait, les suicides qu’il faut, les meurtres, etc.
Dans Bérénice, Racine dit : je prends une histoire où il n’y a rien de tout ça. Je ne multiplie pas les péripéties, je prends un moment de l’histoire où il ne s’agit que, pour un empereur, d’annoncer à la femme, à la reine qu’il est censé épouser, qu’il ne peut pas l’épouser parce que Rome interdit à un empereur d’épouser une reine. Ce n’est que ça, et il ne se passe rien d’autre que ça, que le fait d’attendre, pour Bérénice, enfin, de notre point de vue… A quel moment il va lui dire et au moment où il lui a dit, à quel moment il va finir par l’accepter. Ce n’est que ça.
SdS : Justement, puisqu’il s’agit de faire quelque chose à partir de rien, comment un metteur en scène se positionne-t-il face à cette contrainte ?
S.B. : Mais justement, parce que, comme on dit, c’est comme le fameux ex nihilo : Dieu a créé le monde à partir de rien, on a vu ce que ça a donné. Cela a quand même donné tout ce qu’on connaît aussi bien de beau que de laid, que de catastrophique, que de sublime, donc c’est exactement la même chose. A partir de rien il a réussi à écrire quelque chose mais qui n’est pas forcément évident à la lecture.
On a effectivement l’impression d’un ennui, et effectivement on associe généralement ce rien, cette simplicité d’action dans Bérénice, à de l’ennui. Et c’est pas vrai, c’est à dire que à mon sens, c’est tout l’inverse. Il faut trouver dans le texte, les endroits où ça se passe. A quel endroit tout d’un coup, il y a quelque chose de… grinçant ; à quel endroit ça fait mal pour Bérénice, à quel moment c’est beau, à quel moment c’est amoureux. Voilà, c’est vrai que c’est subtil mais ça existe, alors qu’il n’y a pas de grands évènements.
SdS : Donc la base c’est quand même Bérénice ? Vous la prenez comme personnage central et c’est à partir d’elle que vous…
S.B. : Bien sûr, oui, c’est à dire que son parcours à elle est très complexe. Parce qu’effectivement on n’est pas d’emblée dans la tragédie selon moi. Bérénice ne joue pas – c’est ce que je disais à Charlotte comme indication, pour elle, son travail de comédienne, je dis, tu joues tout sauf une tragédie au début. Tu es dans Molière si tu veux, c’est à dire que, c’est une jeune femme. Parce que déjà ça aussi c’était un parti pris pour moi de ne pas avoir une Bérénice âgée.
Normalement la Bérénice historique et les Bérénice d’ailleurs en général qu’on joue, elles ont généralement au moins trente cinq/quarante ans, etc. Moi j’ai voulu une Bérénice, en tout cas qui a l’air jeune – Charlotte n’est pas vieille mais disons qu’elle fait encore plus jeune que son âge, elle est blonde, elle fait très jeune ; elle n’est pourtant pas si jeune que ça non plus… Enfin elle n’a pas vingt deux ans je veux dire, elle n’en a pas vingt quatre mais bon, elle peut faire ça. Donc elle a sa jeunesse, la voix aigüe, la frivolité, la fraîcheur, comme une espèce d’Agnès quasiment, de Molière, et c’est très ça. Sauf qu’elle sombre progressivement dans la tragédie.
La tragédie c’est le monde de Rome, ce n’est pas son monde. Elle, elle vient de l’Orient, c’est une fille qui pense qu’elle va épouser un homme, c’est tout. Donc elle est dans la joie au début. Elle est dans la joie. Elle sombre progressivement, et pas par sa propre volonté, c’est parce que Titus… C’est pour ça que pour moi c’est Bérénice ou la tragédie de Titus. C’est Titus qui veut jouer une tragédie, c’est lui qui en fait une tragédie de rien, c’est rien ! C’est lui qui crée le problème.
On en connaît tous, des séparations amoureuses, c’est difficile, sauf que ce qui est tragique, c’est… Il faut imaginer que Titus, si on devait donner un équivalent, c’est comme le président des Etats-Unis, c’est l’empereur de Rome. Et ben imaginez tout d’un coup Obama qui doit répudier, je sais pas pour quoi, on imagine, tout d’un coup, en pleine affaire, de gérer l’Afghanistan, il dit tout d’un coup, voilà, je n’ai à gérer que ça. C’est grave ! Ca veut dire qu’on est dans les sphères de l’Etat et tout d’un coup un homme, empereur, n’arrive plus à gérer autre chose que ça. Il vient de perdre son père, huit jours avant, il ne s’attendait pas à avoir le pouvoir, il l’a, qu’en fait-il ? Le processus d’emperisation, comme je l’appelle, d’empereurisation, est en train de se produire en lui donc la décision est irrévocable. Elle est dure à accepter, il n’arrive pas à le dire mais finalement, quand on voit la pièce on se rend compte qu’il ne change jamais d’avis !
Il a la tentation de changer, et c’est ça ce qui est fort, ce que Racine a trouvé comme subterfuge, génial, c’est qu’il fait tentation de tout. Disons, on n’a pas les morts, on n’a pas les changements de positionnement comme Hermione dans Andromaque, qui n’arrête pas de changer d’avis, mais on a la tentation des suicides, on a la tentation des meurtres, on a la tentation de changer d’avis, mais finalement tout le monde reste, Titus reste ferme jusqu’au bout. Il dit, effectivement, c’est à dire ce qui se passe à la fin, est exactement ce qui est prévu au début. Bérénice s’en va, voilà. Il ne se passe rien d’autre.
SdS : Revenons à la mise en scène qui est, sinon originale, je ne sais pas si on peut parler d’originalité, au moins très travaillée. On peut parler de millimètre près. Il y a tout un travail sur la musique – précisons que vous êtes d’ailleurs chanteur lyrique, entre autres choses. Vous vous qualifiez vous-même dans un entretien que vous aviez donné en 2006, comme comédien, chanteur, metteur en scène, un petit peu philosophe. Y a-t-il à ce sujet une philosophie retranscrite dans la mise en scène ?
S.B. : Ah oui c’est vrai. Il y a quelque chose à plein de niveaux. C’est vrai que le côté philosophique… Ce qui est très beau ce sont les parallèles. L’histoire se passe, c’est Titus. Titus empereur qui a été élevé à la cour de Néron. Et qui était précepteur de Néron ? C’est Sénèque. Sénèque qui a écrit La Brièveté de la vie, quelque chose qui m’obsède. Et surtout l’ironie de l’histoire c’est que Racine, connaissant parfaitement son histoire évidemment romaine, fait des jeux de mots, fait des blagues en gros. Il fait dire en gros à Bérénice et à Titus : « comment on va continuer à vivre toute notre vie en continuant à s’aimer alors qu’on ne peut pas vivre ensemble ? »
Ce qui est absolument dingue, puisqu’on sait qu’après cette histoire Titus ne vivra que deux ans. Il meurt. Donc c’est le côté, oui l’éternité, on vivra trente ans après, il y a ce côté, et Titus le dit tout le temps… et ça c’est philosophique. Par rapport à la notion de gouvernement de l’Etat, par rapport à la moralité, évidemment allié à quelque chose qui est l’amour… Mais ce que nous dit Racine c’est qu’à des moments, il y a des conditions des choses qui doivent l’emporter sur les autres. Et là c’est la gloire parce qu’on sait très bien que… Et le présupposé c’est, est-ce que Bérénice va accepter, va continuer à aimer un homme qu’elle a contribué à porter aux nues ? On peut penser à des équivalents aujourd’hui. Comment Anne Sinclair peut-elle continuer à aimer un homme qu’elle a voulu porter aux nues, ou peut être pas, et tout d’un coup qui retombe. La roue de la fortune s’est renversée d’un seul coup.
Donc c’est ce que dit Titus à Bérénice. Vas-tu pouvoir aimer un homme qui est empereur et qui tout d’un coup renoncerait à l’empire, et irait traîner sa savate dans le désert, en Palestine ? Voilà, donc, c’est à dire en aillant laissé un chaos à Rome. Tout d’un coup un homme qui démissionnerait ou je ne sais pas quoi, qui abdiquerait, ce serait un coup d’état. Ce serait énorme. Donc est-ce qu’on laisse le chaos pour l’amour ? Sans doute, il y en a qui disent que l’amour doit l’emporter, après chacun son jugement. Qu’est-ce qui l’emporte, le devoir ou l’amour ? Et là en l’occurrence, c’est le devoir. Qu’il appelle la gloire, Racine.
SdS : A propos de la musique, nous notons qu’elle est très présente. Les comédiens eux-mêmes fredonnent, chantent, par moment, sur scène. La musique vient également appuyer parfois, quand il faut (c’est très bien dosé), les répliques des personnages. Mais il y a également des photographies, présentes sur scène, d’Olivier Ciappa, qui viennent donner du corps à ce qui se passe. Il a vraiment su capter les comédiens, qui sont eux mêmes les modèles des photos.
S.B. : C’est vrai. Oui, au moment des répétitions, à Morlaix, fin juillet 2011. Les photos ont été prises durant la première session de répétitions. Pourquoi d’abord c’est Olivier Ciappa, c’est que quand j’étais sur un spectacle à Paris, on s’est rencontré comme ça. Je jouais au Rond Point à ce moment là, et il m’avait montré une série de photos qu’il prend, de gens dans le métro à Paris, les gens lambda, c’est pas du tout des gens qui posent. Et ce qu’on en voit est absolument sublime. On a l’impression que tout le monde devient des stars. C’est à dire que tout le monde raconte quelque chose, alors qu’ils sont justes en train d’attendre dans le métro. Il faut le faire !
Il donne une beauté, exactement la définition de l’art pour moi. C’est à dire, comme dirait Kant, d’ailleurs c’est encore la philosophie en moi qui parle, il définit l’art comme ça. Il dit que c’est une belle représentation d’une chose, et non pas la représentation d’une belle chose. Donc c’est exactement ça, Racine, et c’est ça que j’ai voulu pour les photos, c’est ça. Et donc, du coup, il m’a dit… Moi je lui ai fait une proposition : « écoute je veux, pendant la représentation, que les comédiens aient un rapport à leur propre image ». Et il me dit « écoute, si tu veux ça, et pour capter leur émotion pure, oui mais, s’ils sont habillés, c’est compliqué ». Donc c’est pour ça qu’on a le simple appareil pour ne pas donner de connotation historique, sociale, etc. C’est pourquoi il y a les photos.
SdS : Votre assistante à la mise en scène, Ida Hertu, a laissé sous entendre que vous envisageriez de faire une trilogie…
S.B. : Oui, le désir est là depuis très longtemps de faire, de proposer quelque chose d’assez… Alors c’est pas original quand on l’explique comme ça, mais là où ça va être original… C’est à dire de monter trois pièces de Racine et d’offrir, certains jours, les trois d’affilé. Mais pas les trois d’affilé en ayant : voilà on fait une heure et demi, on joue Bérénice, on arrête. On fait un entracte. On joue Phèdre, on arrête, on joue Andromaque. Non.
SdS : Les entractes seraient pendant la pièce ?
S.B. : Exactement. Bérénice finirait, et enchaînerait directement à vue, avec Phèdre. C’est à dire que ce serait les mêmes acteurs qui deviendraient à vue des acteurs de l’autre pièce. Voilà en gros ce qui est prévu sauf qu’il faut de la coproduction ! Il faut avoir les moyens voilà.
SdS : Y a-t-il un lien à tisser avec Wajdi Mouawad, qui a fait lui même la trilogie Des femmes ?
S.B. : C’est un calva habituel, la trilogie, c’est un truc… Effectivement, la plus récente qu’on a en tête c’est celle de Wajdi Mouawad.
SdS : Vous écrivez aussi, et vous avez apporté une contribution à la pièce. Que pouvez-vous nous dire du prologue ? Disons plutôt que vous reprenez le texte latin, mais vous en faites quelque chose, avec un jeu un peu humoristique au début. D’où vous est venue cette idée là ?
S.B. : Ben en fait, ça m’est venu, alors peut être que c’est « là d’où je viens » ; j’aime le théâtre shakespearien beaucoup, et Roméo et Juliette, en l’occurrence, mais pas que. Tout ce théâtre là, même le théâtre antique, où on a la convention qu’on vient au théâtre, c’est à dire qu’on vient voir des gens qui nous disent, « on va vous raconter l’histoire », voilà. « Je viens vous raconter », « il était une fois ». Et le prologue est là pour ça. Comme la fameuse, je ne sais plus si c’est un prologue ou un cœur du début de Roméo et Juliette, ça ne commence pas immédiatement dans la pièce. On a un texte qui nous dit : « dans la belle Vérone, où se situe notre scène… ».
Voilà, on a quelque chose qui nous dit, vous êtes au théâtre, et on va vous raconter une histoire horrible. C’est vraiment un procédé de conte. Moi je suis très attaché, effectivement, à tout ce qui est l’Iliade. L’Iliade, l’Odyssée, ça commence comme ça. On a une voix qui nous dit « voilà, on va vous raconter », ou le fameux début de l’Enéide, où on a le poète qui dit « je chante », « je vais vous chanter quelque chose », « je vais vous raconter », et donc c’est ça à la base, le prologue. Mais je voulais commencer dans l’humour, et donc j’ai, pour moi, c’est, je voulais faire un peu comme le Ubu, je leur ai dit « écoutez, il faut qu’on s’amuse, il faut que le prologue, les deux là, on les prenne un peu pour des petits saltimbanques, qui s’amusent un peu ». Ils ont découvert Racine, ils ont l’habitude de jouer des farces, et tout d’un coup il y en a une qui tombe, une des comédiennes tombe sur Racine. « Oh la la, j’ai jamais joué ça, je vais m’amuser à le faire ».

Quelques questions à Charlotte Heilmann :
SdS : Charlotte Heilmann, vous interprétez Bérénice, qui est donc le rôle phare de la pièce éponyme. Comment peut-on habiter un personnage aussi complexe, qui part d’abord de la joie, pour arriver dans une souffrance indescriptible, pour enfin accepter son « destin » ? Comment se lance-t-on dans la préparation d’un tel rôle ?
Charlotte Heilmann : Ben avec beaucoup de travail. Et une grande compréhension du texte. Il faut vraiment creuser le vers et essayer de vraiment bien comprendre chaque alexandrin, pour voir ou l’auteur nous amène, pour bien comprendre le parcours du personnage. Donc beaucoup de travail, et beaucoup d’écoute face au metteur en scène qui sait vraiment là où il veut aller. Et notre rôle de comédien c’est vraiment d’essayer d’être le plus malléable et de réussir à faire ce que demande le metteur en scène. Ensuite, c’est une cuisine personnelle, voilà !
SdS : On le sent d’ailleurs, que vous maîtrisez très bien le texte, puisque toutes les diérèses sont très bien prononcées, contrairement à d’autres interprétations classiques où on en vient à tailler dans le texte au profit de la violence, du jeu…
C.H. : Il faut respecter les douze pieds.
SdS : Il y a deux photos de vous sur la scène, magnifiques, sur lesquelles vous êtes enceinte…
C.H. : De sept mois. Ce sont des photos qui ont été prises alors que nous étions en répétition au mois de juin.
SdS : Comment est-ce qu’on peut jouer comme ça sur scène en étant enceinte de sept mois ? Vous bougez beaucoup…
C.H. : Mais on peut tout faire enceinte quand tout se passe bien, qu’on est en forme et que la grossesse se passe bien ; on peut faire plein de choses. Et oui j’ai sauté, j’ai bougé, mais beaucoup moins que ce que je fais aujourd’hui quand même. Au moment où j’étais enceinte, quand on était en répétition, on travaillait surtout sur le texte. Donc on était texte en mains, sur le plateau, et on n’était pas du tout en travail de mise en espace sur le banc, tout ça je ne l’ai pas fait enceinte. La première représentation, j’avais accouché depuis un mois.
SdS : Vous avez donc continué quasiment jusqu’au terme alors.
C.H. : Jusqu’aux sept mois.
SdS : Bérénice a-t-elle évolué en même temps que votre grossesse ?
C.H. : C’était la fin de ma grossesse donc… oui. C’est vrai que le texte de Bérénice c’est un peu un bébé qui grandit un peu avec moi. Je commence à mieux comprendre, de plus en plus, le texte. Oui, ça continue à évoluer encore.
SdS : Comment vous sentez-vous maintenant, à la veille de trois représentations ici sur Brest ?
C.H. : Et bien beaucoup de trac, parce qu’on joue dans notre ville, on est tous brestois. A part Stéphane, qui joue Titus, qui est parisien, on est tous brestois. Et puis il y a quand même Alain qui est quimpérois. On connaît beaucoup de monde ici donc on joue à la maison et c’est toujours beaucoup de stress quand on joue devant les gens qu’on connaît. Il y aura beaucoup de monde je pense, et en même temps c’est beaucoup d’excitation et puis beaucoup de joie, d’enfin jouer… et puis surtout jouer dans un lieu aussi magnifique que le Stella. Il faut venir !
Propos recueillis par Naïg Vaineau.
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